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PASSAGE DU NORD-OUEST EN CATA DE SPORT ET EN SOLO

Yvan Bourgnon : «Je n’ai pas le droit à l’erreur !»

Le marin franco-suisse devrait repartir mardi 11 juillet de nouveau sur son cata de sport de 6 mètres et en solo. Mais cette fois-ci il se lance à l’assaut du passage du Nord-Ouest entre Nome en Alaska et Sisimiut au Groënland, pour un périple de 4 500 milles dans la mer de Beaufort, l’océan Arctique puis la baie de Baffin. Entretien juste avant son départ pour l’Alaska.
  • Publié le : 08/07/2017 - 00:01

Yvan BourgnonCommande de pilote autour du cou, Yvan Bourgnon en entraînement avant son départ.Photo @ D. Tisserand
Voilesetvoiliers.com : Yvan, c’est quoi cette nouvelle folie ?
Yvan Bourgnon :
(Rires) Après mon tour du monde par les tropiques, les alizés et sur tous les océans, aller côtoyer des zones inconnues me faisait vraiment très envie. Le côté explorateur m’attire de plus en plus, et découvrir l’Arctique me séduit, avec la beauté de la flore et de la faune, les icebergs.

Voilesetvoiliers.com : Tu connais déjà le Grand Nord ?
Y. B. :
Non, pas du tout. Mais fort de l’expérience de mon tour du monde, j’ai envie de relever ce défi, qui est à la fois plus court mais plus risqué. Je récupère toutes les difficultés de mon précédent voyage, mais là elles sont amplifiées par de nombreux phénomènes, comme l’eau froide notamment. Et comme je navigue au ras de l’eau, même avec une combinaison étanche, le ressenti est forcément important. Je n’ai pas le droit à l’erreur ! Lors de mon tour du monde, je suis tombé quatre fois à l’eau, mais elle était chaude.

Voilesetvoiliers.com : Justement, tu as travaillé sur ton habillement ?
Y. B. :
Par rapport au tour du monde, je pars avec une combinaison Néoprène de 7 millimètres d’épaisseur extrasouple et sur mesure fabriquée en Suisse pour les plongeurs sous la glace. C’est en fait une combinaison de survie pure que je porterai en cas extrême… si j’ai le temps de la mettre.

Ma Louloutte«Ma Louloutte», cata de sport de 18 pieds déplace 900 kilos au total… ce qui ne l’empêche pas de gîter !Photo @ D. Tisserand
Voilesetvoiliers.com : As-tu fait des modifications sur ta «Louloutte» ?
Y. B. 
:
Pas grand-chose en fait. J’embarque un sac de couchage et j’ai mis en place des mini-tentes sur les bancs. Le problème de cette tente, c’est qu’elle a beau t’abriter de l’eau et du vent, c’est un peu un mini-cercueil quand tu t’es glissé à l’intérieur. Et comme ces bateaux sont plus stables à l’envers qu’à l’endroit, en cas de gros coup de gîte, il faut pouvoir bondir sur le trampoline pour choquer les voiles… et quand t’es enfermé dans ta tente tu peux vite être en danger. Je vais surtout m’en servir pour me réchauffer si je suis tombé à l’eau et quand le vent sera faible ou si je décide de me mettre à la cape.

Voilesetvoiliers.com : Quand pars-tu ?
Y. B. :
J’ai un timing serré car les glaces s’ouvrent jusqu’à mi-juillet et, en septembre, la navigation devient dangereuse pour ce type de bateau, car les nuits rallongent, le froid s’intensifie et les dépressions sont violentes, en mer de Baffin notamment.

Voilesetvoiliers.com : Tu penses mettre combien de temps ?
Y. B. :
Franchement : deux mois ! Il faut que je parte autour du 10 juillet pour arriver vers le 10 septembre. Il y a 4 500 milles, mais la vitesse moyenne va être très lente. Un, le vent est faible, deux, je n’ai pas de moteur, et trois, tu n’as pas beaucoup d’options car tu longes la côte et tu dois éviter les cailloux. Donc, c’est plus long. Et puis je vais forcément devoir m’arrêter pour réparer, chasser, pêcher, récupérer de l’eau. Enfin, je peux me retrouver bloqué par les glaces et attendre que ça s’ouvre. Il faut que la banquise se détache et qu’un couloir de 5 à 10 milles s’ouvre au Nord de l’Alaska, afin de pouvoir s’engouffrer dedans.

Carte du parcours4 500 milles de navigation dans les glaces entre l’Alaska et le Groenland.Photo @
Voilesetvoiliers.com : Tu pars donc seul et sans assistance ?
Y. B. :
Absolument, et dans des lieux où il n’y a pas grand-monde. En gros, il y a trois brise-glaces qui se baladent dans la zone, et il leur faut trois ou quatre jours pour venir sur toi. Tu as des villages, mais les gens ne vont pas venir te chercher. Le seul truc possible, c’est un avion qui peut éventuellement te larguer une chaîne SAR avec de l’avitaillement, des fringues… Donc, si tu n’es pas dans une urgence vitale et que tu peux attendre, ça va, mais si ce n’est pas le cas, t’es très mal !

Voilesetvoiliers.com : Côté navigation, tu repars de nouveau sans rien ou presque ?
Y. B. :
Non, là je prends un GPS portable à piles, un iPad pour la cartographie, plus des cartes papier mais pas de sextant… De toute façon, j’ai regardé les cartes locales. Tu as les traits de côte mais pas les hauts-fonds. Je n’ai pas de sondeur et mon cata cale un bon mètre dérives basses. Le but c’est donc de ne pas naviguer trop près de la côte, et ça va être beaucoup de navigation à vue entre les glaçons, les cailloux, les baleines ou les narvals… Heureusement, les nuits sont très courtes à cette période.

Voilesetvoiliers.com : A t'écouter, ce n’est pas risqué de n’avoir aucune assistance même à terre ?
Y. B.
 :
Si, et c’est pour ça que je vais être en relation avec Christian Dumard qui effectuera une veille météo, mais pas de routage. Il m’avertira si une tempête arrive, et si il y a plusieurs options à choisir pour franchir les glaces. Il aura juste un rôle de sécurité.

Yvan BourgnonAvec seulement 30 kilos de nourriture pour deux mois de mer, le navigateur va devoir pêcher.Photo @ D. Tisserand


Voilesetvoiliers.com : Qu’as-tu prévu pour gérer le sommeil ?
Y. B. 
:
Je vais dormir par toutes petites tranches genre Figaro. Tu peux dormir quelques minutes quand tu sais que sur les 500 prochains mètres, c’est clair. Tu peux donc t’assoupir de 5 à 10 minutes, mais il faut éviter de faire plus. Ensuite ça dépend de ta vitesse bien entendu.

Voilesetvoiliers.com : As-tu prévu des escales ?
Y. B. 
:
Des escales pas vraiment, mais je m’autorise à me poser. Mais comme j’ai un timing hyperserré, je ne vais pas pouvoir traîner. Le truc qui me préoccupe, c’est le brouillard. Si je ne vois pas l’avant du bateau, soit je naviguerai très doucement, soit je devrais m’arrêter. Tout est fait pour te ralentir, et aller dans une baie comporte le risque de te faire coincer par les glaces si le vent tourne par exemple. Bref, plus t’es au large et plus t’es peinard.

 

 

Voilesetvoiliers.com : Tu risques de rencontrer des ours polaires. As-tu prévu de quoi te défendre ?
Y. B. :
Dieu sait si je ne suis pas du tout chasseur car ce n’est pas du tout mon état d’esprit, mais j’ai pris ça en considération car il y a des accidents, et que mon parcours suit celui des ours. Et comme 70 % des ours polaires sont sous-alimentés, c’est un vrai danger. Ce sont de très bons nageurs qui peuvent aller jusqu’à 100 milles des côtes et ont faim ! Et comme moi, je n’ai pas de veille, c’est le plus gros risque quand je vais dormir. Si t’es très lent, ils peuvent facilement te rattraper car ils peuvent nager à six nœuds. J’aurai donc un fusil de chasse.

Voilesetvoiliers.com : C’est vrai que tu as fait un stage au GIGN pour apprendre à tirer ?
Y. B. :
Oui ! J’ai beaucoup appris et apprécié leur état d’esprit par rapport à l’utilisation de l’arme. Ils m’ont appris à tirer du gros gibier, et j’ai été surpris par la puissance de la déflagration. Ça te fait reculer et pourtant je pèse un quintal ! A la fin de la journée, j’avais l’épaule démontée… J’espère surtout ne pas avoir besoin de m’en servir. J’emmène aussi un spray mais je ne me vois pas «gazer» un ours. J’ai juste envie de les voir sans les déranger.

Yvan BourgnonLe froid et l’humidité sont deux paramètres essentiels pour un tel défi.Photo @ D. Tisserand


Voilesetvoiliers.com : Au-delà du défi, à quoi ça sert cette nouvelle expédition ?
Y. B. :
Les études récentes qui ont été faites montrent qu’il y a de la pollution plastique dans l’océan Arctique par le jeu des courants principalement, et que c’est parfois en quantité bien plus importante qu’en Atlantique. L’idée, c’est aussi de le montrer, d’en parler et de sensibiliser le public. C’est aussi le côté écologique de cette aventure avec «Sea Cleaners».

Voilesetvoiliers.com : Sur le plan sportif, tu veux établir un temps de référence ou ce n’est pas le but ?
Y. B. :
Si je ne mets pas le pied à terre, ça peut être l’opportunité de faire un temps de référence, mais ce n’est pas une finalité en soit. Le WSSRC m’a contacté et va me donner une balise de tracking. Ils aimeraient bien homologuer le passage du Nord-Ouest. On verra bien.

 

 

Voilesetvoiliers.com : D’où pars-tu ?
Y. B. :
De Nome en Alaska (Etats-Unis). Mon cata est parti de Belgique sur un porte-conteneurs pour Seattle via le canal de Panama, avant d’être transféré sur une barge, car il n’y a pas de route d’accès pour Nome. Il est finalement arrivé à Anchorage pour être ensuite acheminé à Nome.

Voilesetvoiliers.com : As-tu effectué des modifications par rapport à ton tour du monde ?
Y. B. :
Nous avons renforcé les étraves en Kevlar et j’embarque un tangon de secours. Le bateau étant déjà très toilé (12 mètres de mât, ndlr) et adapté pour les petits airs, je n’ai pas changé grand-chose quant à la voilure. J’embarque un spi très léger que je n’avais pas avant, et un lourd. Comme le sommeil va vraiment être un souci, et que je veux arriver à dormir une heure d’affilée, on a essayé d’intégrer le pilote NKE à l’intérieur d’une coque, mais ce n’a pas été simple. Je pars avec un nouveau système de vérin électrique et hydraulique interne que nous avons testé avec succès à La Trinité. Il va falloir voir si ça tient sur la durée. J’ai aussi ajouté un panneau solaire (il y en a trois au total, ndlr) angulé, car là où je navigue à 60 degrés Nord, le soleil n’a pas le même angle de radiation. Et comme il y a 22 heures de jour sur 24, tu produis en théorie plus d’énergie partout. Mais mon pilote est plus gourmand en énergie.

Ma LouloutteYvan Bourgnon a installé une tente sur chacune des coques (ici sous le vent) pour se protéger du froid.Photo @ D. Tisserand
Voilesetvoiliers.com : Ne crains-tu pas les problèmes d’étanchéité ?
Y. B. 
:
Si justement ! Sur ce type d’engin, l’eau s’infiltre partout et il y a toujours un taux ambiant d’humidité monstrueux, sans parler du froid.

Voilesetvoiliers.com : Et le poids embarqué pour un tel voyage ?
Y. B. :
Une des difficultés majeures, c’est en effet le poids. Sur ce genre de défi, ça peut être 60 jours de mer en autonomie complète… alors que lors de mon tour du monde, ma plus grosse traversée n’excédait pas 25 jours. Le bateau déplace 500 kilos à vide, et je passe de 200 à 300 kilos de chargement. Avec moi, on arrive à 800 kilos ! Je me suis limité à 30 kilos de nourriture - que du lyophilisé - et donc il faut vraiment que je pêche. Je me suis superéquipé, et comme il paraît que la zone est assez poissonneuse, je compte énormément sur ça. Lors de mon tour du monde, j’avais pêché par plaisir. Là, ça va être un besoin vital. Pour l’eau, j’ai deux petits dessalinisateurs manuels, et comme il n’y a quasiment pas de pluie, je vais devoir beaucoup pomper. Bref la nourriture et l’eau peuvent assez vite devenir un sujet compliqué. J’ai aussi plus de vêtements et pour dire la vérité, je ne sais pas comment je vais parvenir à tout mettre dans les coques ou du moins dans les deux fois deux mètres de long. J’ai limité au maximum les pièces de rechange et l’outillage. Je serai peut-être obligé de faire des choix car je ne pourrai pas tout embarquer.